PAUL COLIZE
Zanzara

Le plus beau présent de la vie est la liberté qu’elle vous laisse d’en sortir à votre heure.

André Breton

Prologue

J’étais fêlé.

Tout le monde le disait. Toi, tu le pensais tout bas.

Tu restais dans l’ombre. J’étais la star, tu étais mon fan. Tu assistais à mes délires, muet, admiratif.

Tu rêvais d’en faire autant, mais tu n’osais pas. Je le voyais à ton regard.

Quand on me lançait un défi, je faisais rouler mes yeux dans mes orbites en grimaçant comme le dernier des tarés.

Je voulais être le premier, aller plus vite, monter plus haut.

J’impressionnais les mecs et fascinais les filles. Mon mépris du danger te filait les jetons.

En plus, je me fichais de toi. Ce n’était pas méchant, je t’aimais bien. J’aurais dû t’initier à mon art. On aurait formé un sacré tandem.

Un jour, il faudra que je te dise ce que tu ne sais pas, avant que tu fasses une connerie.

Jamais je n’aurais pu imaginer que tu étais plus cinglé que moi.

Tu m’as bien eu.

MARDI 16 JUIN 2015

1. Vivre vite

Je déboule à fond de troisième sur l’aire de repos.

Ils sont là, Jeremy, Arthur, Ilian et les autres, bagnoles en arc de cercle, phares déchirant la nuit, Hollywood style. Je donne un brusque coup de volant, tire le frein à main pour dessiner une arabesque sur le bitume.

Soigner l’entrée en scène, le secret des stars.

Je sors de la Golf, expédie ma clope. Des cris fusent. Une douzaine de caisses, portières ouvertes, sono à donf. Les basses martèlent l’air. Dancefloor sur le Ring de Bruxelles.

Ils s’élancent à ma rencontre. On s’embrasse, les mains claquent. Des morceaux de phrases me parviennent, noyées dans les décibels. Je discerne de nouvelles têtes, l’air intimidé, le sourire crispé. Greg est là, il m’observe, à l’écart. Instinctivement, je tâte ma poche pour sentir la présence de la pièce d’échecs.

Les yeux injectés, Jeremy brandit sa cannette, braille comme un hooligan.

— Ladies and gentlemen, que le spectacle commence !

Les autres beuglent, applaudissent, exultent.

Je les remercie d’un geste.

— Maintenant, le pognon.

Ils fouillent leurs poches, tendent les mains, agitent les billets. Je rafle la mise. Cinquante la tête. Je ne rends pas la monnaie. En dessous de mille boules, ils peuvent faire une croix sur le spectacle. Pour faire grimper les enchères, Jeremy comptait trouver une candidate prête à se pencher sur mon cas pendant le trip. Les miss ont décliné.

J’encaisse le fric, dévisse les plaques d’immatriculation et remonte à bord. Ilian se fraie un chemin, me fait signe d’ouvrir la fenêtre.

Il a l’œil inquiet et une mine de déterré.

— Ça va, mec ? Tu le sens comment ?

— Cool. Ça va aller.

Je passe la première, fais crisser les pneus et démarre en beauté. Ils se ruent vers leurs bagnoles pour me prendre en chasse.

Je m’engage sur le Ring, grimpe à 130, le peloton à mes trousses. Huizingen. Je rétrograde, emprunte la sortie. Le moteur rugit. En haut de la côte, je vire à gauche et franchis le pont. La meute déferle dessous et poursuit sa course.

Rival Sons.

Play.

Volume au max.

Le riff retentit. Pressure and Time.

Je jette un coup d’œil à droite, laisse passer une voiture, me précipite à contresens dans l’échangeur. Je fonce droit sur l’autoroute. Même à 22 heures, le trafic reste dense.

Pied au plancher.

J’entre sur le Ring, esquive une camionnette, traverse en diagonale, me jette sur la voie la plus rapide.

Une moto fond sur moi. Appels de phares. Elle s’écarte in extremis. La voix rauque de Jay Buchanan se mêle au vacarme.

« Give me only what I need. »

Des projecteurs s’affolent de toutes parts.

« Hunger’s got a way to tame a man’s pride. »

Je hurle avec le chœur.

— « Can we build it up ? »

Je les sens, de l’autre côté, aux premières loges, les yeux exorbités, la bouche ouverte, roulant en va-et-vient pour rester à ma hauteur.

« Let’s get to work every woman and man. »

Raide comme un pieu, figé sur mon siège, je reprends à pleins poumons.

— « Can we build it up ? »

Certains se garent sur le bas-côté, appellent chez eux, le souffle coupé, « J’ai évité la mort de justesse ». D’autres alertent la radio. Conducteur à contresens entre Beersel et Alsemberg.

Ma chemise me colle à la peau. Je me déporte vers la gauche. Les phares palpitent.

Un essaim d’abeilles tourbillonne dans mes intestins.

— « With Pressure and Time. »

Les silhouettes défilent, m’aveuglent. L’une d’elles louvoie, hésite, arrache mon rétro au passage. Le tintamarre s’estompe dans mon dos.

L’habitacle pue la rage.

Deux cents mètres.

« I can only pray he doesn’t forget about me. »

— « Can we build it up ? »

Sortie, cent mètres.

« I don’t know, we can. »

— « Can we build it up ? »

Une sirène pousse une longue plainte. Un camion surgit. Coup de volant. Les ténèbres l’aspirent. Je m’élance dans la bretelle, toujours en sens inverse. Des phares. Je serre à droite, rase la barrière.

J’arrive au bout, pantelant, respiration bloquée. Virage en épingle. Je passe le pont et reprends le Ring, dans le bon sens cette fois.

« I said I’m gonna get mine. »

Mon corps tremble sous l’effet de l’adrénaline.

Ils slaloment sur le Ring, me guettent dans leurs rétroviseurs. J’accélère pour leur coller au cul. Ils lèvent le pied, m’encerclent, agglutinés aux carreaux, hurlants, grimaçants, admiratifs, incrédules.

Je les nargue, allume une clope, descends la vitre.

Le vent s’engouffre dans l’habitacle.

Je tends le bras, majeur dressé.

— Enfoirés.

MERCREDI 17 JUIN 2015

2. Dîner thaï

16 h 45.

Je sors de l’ascenseur, emprunte l’allée centrale.

Les journalistes sont immergés dans leur sujet, les yeux rivés à l’écran, visage fermé. On entend voler les mouches. Même ma chemise bariolée et mon pas décidé ne parviennent pas à troubler leur concentration.

La rédaction du Soir se trouve au deuxième étage du 100 rue Royale, un plateau d’une centaine de postes de travail, la plupart chargés de montagnes de papiers, de moniteurs, de tablettes, de téléphones portables et de câbles électriques.

Au plafond, des rangées de téléviseurs muets diffusent les images des principales chaînes d’actualité.

Mon bureau se trouve au fond, près de l’écran géant, dans la zone réservée à l’édition en ligne.

Vanessa relève la tête.

— Salut, Fred.

— Salut, beauté.

Vanessa est black, originaire du Congo. Dans la team, nous avons aussi un Alfredo, son grand-père est Portoricain. Avec ces deux, on a le quota pour tourner une série US.

Nous formons une vraie équipe. Quatre nanas, cinq mecs, tous en dessous de trente ans, soudés comme les neuf doigts d’une main. Pas de cavalier seul, pas de diva, pas de tire-au-flanc. On s’entraide, on communique, on échange sans cesse.

Parfois, l’un de nous entame la rédaction d’un article pendant qu’un deuxième cherche des photos, un troisième du factu, un quatrième des liens ou des infos complémentaires.

Pierre sort de sa bulle, retire ses écouteurs.

— Ô grand Fred, quelle joie !

— Salut, Pierrot.

Pierre est le benjamin. Il vient de fêter ses vingt-quatre ans. Je lui ai servi de mentor quand il est arrivé. Depuis, on est super potes. Avec Alfredo, on forme le trio.

Il pointe ma chemise.

— Votre Splendeur s’est parée pour une soirée de gala ?

Je réponds sur le même ton.

— Votre Hilarité s’en va camper ?

Depuis peu, il a adopté le look homme des bois : barbe au carré, chemise de bûcheron et lunettes de Woody Allen. Le résultat est désastreux.

Il s’esclaffe.

— Monseigneur est trop drôle.

— Qu’est-ce que tu as pris pour bouffer ?

— Thaï.

— Encore ?

Vanessa surenchérit.

— Putain, Pierre, on en a marre de ton poulet à la citronnelle ! À choisir, je préfère les pizzas surgelées et les omelettes zarbi de Fred.

J’ai aussi quelques atomes crochus avec Éloïse, une des filles de l’escouade. Il nous arrive d’être sex friends. Elle mérite une place dans le top 5 mondial.

En aparté, on la surnomme la Bomba. La moitié des mâles de la rédaction fantasment sur elle. Un pisseur anonyme lui a dédié un poème dans les chiottes. La sentence occupe le pan au-dessus des urinoirs. Rédigée en anglais, elle affirme qu’une belle femme n’est qu’une belle femme, mais qu’une belle femme avec un cerveau est une arme fatale.

Ce n’est pas la seule citation machiste qui orne les lieux, les murs en sont couverts.

Je réveille mon ordi, ouvre la feuille de route, notre bible. Le document reprend ce qui est lancé, ce qu’il faut développer, la liste des priorités. En fin de page, les sujets de remplissage, au cas où. Chacun y a accès. On ajoute, on modifie, on enlève. Tout change en permanence.

— Tu me fais un topo ?

Sur le papier, je suis le responsable de l’équipe, mais il n’y a pas de hiérarchie. Chacun son rôle, même si la flexibilité prime, surtout en période de crise.

— Calme plat sur Twitter.

Les réseaux sociaux ont remplacé les pompiers, les flics et les scanners de fréquence que mes ancêtres utilisaient. Aujourd’hui, trois personnes sur quatre se promènent avec un smartphone ou une tablette. Autant de reporters en puissance. Lors de l’attaque à Charlie Hebdo, le titre était en ligne un quart d’heure après les faits. Ensuite, on recoupe avec les agences de presse et les grands canards.

— Les prios ?

Choisir parmi tout ce qui nous tombe dessus est un casse-tête. Neuf dépêches sur dix sont zappées. Nous évitons le racolage médiatique. Nous laissons à d’autres les grèves de trois personnes, les chiens écrasés et la vie dissolue des people.

Elle soupire.

— Rien de gras. Le bicentenaire de la bataille de Waterloo, le début du ramadan, Eddy Merckx fête ses septante balais, la conférence de presse de Milquet dans quelques minutes.

Les réponses aux examens de langues modernes qui auront lieu demain sont déjà sur Facebook, comme celles des épreuves de sciences hier. Joëlle Milquet, la ministre de l’Éducation, est priée de s’expliquer.

Même hors des murs, je reste connecté. J’emporte mon ordi et mon iPad partout, en plus de mon iPhone. Le summum du geek.

J’ouvre la page de la RTBF.

— Allons-y pour Milquet.

J’ai à peine fini ma phrase que Christophe, le rédac-chef, surgit et fonce dans ma direction.

— La Libre annonce que les examens de demain sont annulés, pourquoi on n’a pas ça ?

Christophe fonctionne à huit mille tours. Il arrive tôt, part tard et passe ses journées à entrer et sortir de son bureau pour poser des questions, donner des instructions, hurler au téléphone ou convoquer des réunions. Un candidat à l’infarctus. Il maintient la pression, fait monter l’adrénaline. Avec lui, impossible de glander. Nous devons être les premiers, ne pas nous tromper, ne jamais nous faire griller par la concurrence.

Je tourne l’écran vers lui.

Un bureau, quelques micros, une chaise vide.

— Elle n’a encore rien dit. La conférence de presse n’a pas commencé.

Il écarte les bras.

— Sur quoi ils se basent, alors ?

— Je vais me renseigner.

Surtout, ne pas lui dire qu’on n’a aucune idée, que ce n’est pas notre faute, que les autres disent des conneries, qu’ils sont plus rapides ou meilleurs que nous.

— Quand tu sais quoi, tu viens me voir.

Il retourne dans son bureau en grommelant.

Un chroniqueur passe à proximité. Il a capté notre discussion et lève les yeux au ciel. Il est en bermuda et tee-shirt. Le formalisme ne fait pas partie de nos mœurs. Mes chemises futuristes, mes cheveux qui flottent sur mes épaules et ma collection de baskets criardes ne m’ont jamais valu la moindre remarque.

À 18 heures, le plateau commence à se vider. La ministre annonce l’annulation des épreuves du lendemain. Je mets en ligne, préviens Christophe et descends fumer une cigarette.

Avant de remonter, je fais un crochet par la cafétéria pour prendre des munitions. Il ne viendrait à l’idée de personne de se pointer avec un seul gobelet. On ravitaille les équipiers, ceux qui nous ont filé un tuyau, ceux qu’on aime bien.

Quand j’ai commencé, le café était gratuit. L’année passée, George Clooney est venu installer une de ses machines. Il me pique la moitié de mon salaire.

21 heures, l’accalmie.

Il ne reste qu’une poignée de journalistes qui attendent la fin des matchs pour clôturer l’édition, avant 22 h 30. Pour l’équipe Web, le bouclage n’existe pas. Les titres, les rubriques, les articles se chamboulent sans cesse. Entre deux, on poste les dernières actus sur Twitter et Facebook.

Pierre se lève pour mettre notre poulet thaï dans le four à micro-ondes. Pour les repas, c’est chacun son tour. On grignote en continuant à bosser.

Ça pue la bouffe dans tout l’étage.

Vanessa s’esclaffe.

— Le Vagin de la Reine vandalisé au château de Versailles.

— Le vagin de la reine ? Raconte.

Elle lit la dépêche à haute voix.

— Une œuvre imposante du sculpteur britannique Anish Kapoor installée dans le parc du château de Versailles a été vandalisée par des jets de peinture.

— Tu as une photo ?

— Yep.

— Envoie.

22 heures. Le téléphone sonne. En journée, c’est plutôt rare. Tout se fait par portable.

Je décroche.

— Frédéric Peeters.

Je déteste mentionner mon nom. Pas pour sa banalité, parce que c’est celui de mon père.

Une voix d’homme, sourde, lointaine.

— J’aimerais parler à un journaliste.

— Je vous écoute.

— Vous êtes journaliste ?

— Oui, que puis-je faire pour vous ?

— J’ai des informations à vous communiquer.

— De quoi s’agit-il ?

Il semble chercher ses mots.

— Pas par téléphone.

— Dans ce cas, venez jusqu’ici.

Un blanc.

Il reprend.

— Ce n’est pas possible.

Quelques secondes s’écoulent.

Je le laisse mijoter, histoire de voir si c’est un canular ou une info sérieuse. Il y a quelques mois, un cintré a menacé de faire sauter l’immeuble. On s’est tous retrouvés dans la rue en moins de dix minutes.

Je jette un coup d’œil à l’écran. Indicatif de la Belgique. Numéro de portable. De ma main libre, je l’enregistre dans mon iPhone.

— Vous pouvez m’en dire plus ?

— Pas maintenant. Chez moi, demain, à la première heure. Je suis menacé, ils feront tout pour me faire taire. Ils ne veulent pas que cette affaire éclate au grand jour.

Je fais une nouvelle tentative.

— Qui ça, ils ? De quelle affaire parlez-vous ?

— Faites votre métier, venez me voir, vous saurez. Je vous dirai ce qui s’est passé ce jour-là.

— Donnez-moi votre nom et votre adresse.

Vingt euros qu’il va se dégonfler.

— J’habite au Grand-Hez, près de Bouillon. Allez jusqu’à l’hostellerie du Cerf. Après trois cents mètres, prenez à droite. Tout au bout de la route, la dernière maison, avec le lierre et les volets blancs. Ne communiquez cette adresse à personne.