San-Antonio
Sauce tomate sur canapé

Seuls, les adeptes du yoga sont capables de péter plus haut que leur cul.

* * *

Quand tu as tout perdu, il te reste la vie.

* * *

Il y a des épreuves, dans la vie, qui nous font passer à des paliers supérieurs d’où nous ne redescendons jamais.

Cardinal Journet
* * *

Je rencontre de moins en moins de gens dont je pourrais être le fils.

Antoine Pinay

Si on m’enlevait toutes les soirées au cours desquelles je me suis fait chier, j’aurais vingt ans de moins.

San-A.

LA VALSE DES PATINEURS

Il était beau à voir. Passionnant à suivre. Si rapide et acrobate qu’il vous filait le vertigo. Monté sur ses patins à roulettes, il fonçait plus vite que les véhicules sur la chaussée. Il allait en louvoyant sur le trottoir, courbé en avant, les mains dans le dos, vêtu d’une combinaison de cuir noir qui lui collait au corps comme une seconde peau ; peau de squale, brillante. Il portait un casque de cycliste en cuir, avec mentonnière, des lunettes de soudeur à l’arc. A la taille, un réticule comme en ont la plupart des skieurs. Parfois, il bondissait pour franchir un obstacle et perdait alors, semblait-il, les contraintes de la pesanteur, comme s’il allait s’envoler.

A un moment donné, l’homme jaillit du trottoir afin de traverser la rue devant le capot des voitures. Ses mouvements étaient si fabuleux que les automobilistes oubliaient de l’invectiver en freinant. Il sauta sur le trottoir d’en face, continua ses méandres étourdissants, puis vira sur le boulevard où il força l’allure.

Des passants se retournèrent afin de suivre sa ruée superbe. Le patineur, sans ralentir, retira une main de son dos afin d’ouvrir son petit sac ventral. Il atteignit la terrasse d’une brasserie et opéra un arrêt somptueux devant un client qui paraissait attendre devant une consommation de couleur brune.

Le patineur sortit alors du réticule un pistolet de fort calibre, à crosse noire, mais au canon chromé. Il le braqua sur la poitrine de l’homme et tira posément trois balles qui lui déchiquetèrent le cœur.

Avant même que les autres clients ne se mettent à hurler, le patineur se fondit dans la foule.

* * *

Antoine II, mon nouveau collaborateur (et fils adoptif) se jeta hors de ma 600 SL et bondit à la poursuite du fuyard. Je n’avais pas eu le temps de proférer un mot. La chose s’était opérée si rapidement et de façon si inattendue !

A mon tour, je quittai ma chignole après avoir posé mon feu girateur sur le toit.

— Police, qu’on ne touche à rien ! criai-je aux badauds et aux gens de la terrasse, avant de m’élancer aussi sur les traces du meurtrier.

Toinet avait de l’avance sur moi, mais j’apercevais son blouson Lacoste blanc, à col vert, loin devant moi. Il arpentait vilain, le bougre. Je sentais nos vingt ans d’écart dans mes jarrets !

Au bout de quelques centaines de mètres effrénés, il disparut de ma vue. J’essayai de passer le turbo. Et puis je dus stopper net : le môme se trouvait allongé au sol. Je mis quelques fractions de secondes à piger qu’il venait de plaquer le fuyard. Le gars avait été sonné par sa chute brutale car il remuait plutôt faiblement. Pour lui passer les menottes, ce fut du gâteau.

Toinet se redressa en soufflant.

— Bathouze, non ? exulta-t-il.

Il se pencha de nouveau pour chercher quelque chose.

Je lui demandai de quoi il s’agissait.

— De mon couteau suisse à vingt-huit usages, fit-il en ramassant l’objet. Je le lui ai balancé de toutes mes forces dans les jambes, ça l’a fait trébucher.

— Totales félicitations, dis-je.

Comme un agent se radinait, je me fis connaître et lui enjoignis d’appeler Police-Secours fissa.

* * *

L’assassiné achevait de se saigner tranquillos, le nez dans une assiette de chips qui accompagnait son martini-gin. Chose amusante, sa consommation ne s’était même pas renversée. Il s’appelait Roger Marmelard, était mort à 48 ans et s’occupait d’une importante société de transports internationaux avant de trépasser à cette terrasse de brasserie.

Il m’avait contacté plusieurs jours auparavant, sur la recommandation d’un homme politique peu connu. Je l’avais néanmoins reçu.

« — Quelqu’un me fait chanter ! » m’avait-il expliqué.

La banalité même. Une photo compromettante, qu’il me montra sans se faire prier. Le cliché le représentait en train de baiser en levrette une exquise jouvencelle dont la jeunesse te faisait grincer les couilles.

« — C’est la troisième que je reçois », m’avait révélé le sieur Marmelard.

« — De quoi vous menace-t-on ? De l’envoyer à votre épouse, je suppose ? » ajouté-en en louchant sur son alliance large comme un bracelet de force.

« — Exactement. »

« — Laquelle prendrait mal ce signe de virilité extérieure ? »

« — D’autant plus mal qu’il s’agit de sa fille. »

« — Oh ! merde ! »

« — N’est-ce pas ? »

« — Quel âge a ce sujet ?

Là, il avait marqué une hésitation :

« — Quinze ans ! »

« — On peut dire que le blé en herbe, ça ne vous fait pas peur ! »

« — J’ai perdu la tête. C’est un fruit si tentant, monsieur le directeur. La promiscuité, vous savez ce que c’est ? Jour après jour, cette grâce à portée de main. Cet être si neuf qui vous cajole, vous embrasse. Vous sentez ces adorables petits seins contre votre poitrine, vous… »

« — Ne me faites pas bander, monsieur Marmelard, je n’aurais pas le temps de conjurer. Qui vous fait chanter ? »

« — Je l’ignore. »

« — Combien exige-t-on ? »

« — Cinq cent mille francs. »

« — Vous avez déjà craché au bassinet ? »

« — Pas encore. »

« — De quelle manière vous contacte-t-on ? »

« — La nuit, quand je dors au côté de mon épouse ! Diabolique, n’est-ce pas ? »

« — Habile. Où en sont les tractations ? »

« — J’ai promis de verser la somme mardi prochain, à dix-huit heures, à la terrasse de la Brasserie de Nevers. L’argent devra se trouver dans un sac en plastique. »

* * *

J’ai regardé sous le guéridon où reposait le buste mitraillé de Marmelard. Un sac de plastique en provenance des Chaussures Clarence, Champs-Elysées (le bottier de l’élite), s’y trouvait. L’ai ramassé ; dedans, il y avait des liasses. A première vue on pouvait croire que c’était des talbins de cinq cents raides, en fait il s’agissait de biftons de cinéma que j’avais procurés personno au pauvre bonhomme.

Ce qui me troublait, c’est que le patineur-assassin n’avait pas esquissé le moindre geste pour s’en emparer.

Il allait éclaircir ce mystère.

Ma conscience ferraillait comme une vieille bécane déglinguée. J’avais conseillé au transporteur de jouer le jeu et j’étais venu me poster devant la brasserie, dans mon bolide gris métallisé, en compagnie de Toinet devenu mon auxiliaire depuis son bac[1].

Nous n’avions pas pu prévenir le meurtre, du moins, la vélocité du gosse lui avait-elle permis d’arrêter l’assassin.

Le pauvre Marmelard conservait encore un air surpris sur son masque mortuaire. C’était un gars à tronche de self made man qui commençait à grisonner et devait fréquenter les instituts de culture physique. Il possédait une frime plutôt sympa, des yeux très sombres et du poil aux pommettes.

On l’embarqua. Sale temps pour les libellules ! Il allait falloir prévenir sa veuve, cette ogresse qu’il redoutait si fort, mais dont il baisait malgré tout la fille nubile.

Je me dis que le père Pinuche, avec sa bouille de chef croque-mort, ferait admirablement l’affaire.

UN PASSAGE NOMMÉ ATABAC

Le Vieux, à NOTRE bureau.

Il est aménagé pour (pas le Vieux, le burlingue) deux sous-mains, deux encriers, deux fauteuils. Depuis qu’il a rempilé en qualité de codirlo avec ma pomme[2], Chilou met tout en œuvre pour avoir l’air plus jeune que moi : massages faciaux, costumes clairs, traitement prolongé au Gériavit Pharmaton et au Ginsana G 115 ; il va même jusqu’à faire teindre sa calvitie en blond ! Au lieu d’être joyce de son retour à la Fabrique Pébroc, il est jaloux de ma présence ; aussi occupé-je mon siège le moins possible, lui abandonnant l’usage presque total des lieux (baisodrome attenant y compris).

Au moment où j’arrive de notre expédition ratée, il est en grande conversation avec une magnifique créature rousse assise sur le bureau, jambes ouvertes, les mains en arrière pour soutenir l’ensemble. Il lui parle à bout portant dans la chatte. La personne n’en ressent, dirait-on, qu’un plaisir mitigé car elle regarde une toile, appartenant au Mobilier national, représentant un cerf fortement cocu, forcé par des chiens de meute dans un hallier pas si Edern que ça.

Le Dabe n’a pas perçu ma venue et ce pour deux raisons complémentaires : il devient dur de la feuille et les cuisses de sa visiteuse composent les plus merveilleuses boules Quiès jamais vendues en pharmacie.

J’adresse un sourire à la rousse.

Elle y répond par un autre plein de drôlerie et je lis dans ses yeux un truc mutin, genre « Vous voyez ce que ce vieux gland me fait ? Ne dirait-on pas qu’il mange sa soupe sans son dentier ? » Je ne suis pas certain qu’elle veuille exprimer très exactement cela, mais dans les grandes lignes, ça devrait concorder.

Je m’approche à pas de loup et roule une pelle à la bénéficiaire de ce cunnilingus. Du coup, ça la stimule et la voilà qui trouve soudainement exquis de se faire allonger le berlingot ; ce que voyant, je lui masse en même temps les deux hémisphères. La rouquine jolie délire, se met à savonner comme une folle. Elle trémulse du joufflu ; pousse des cris qui parviennent aux tympans fanés du Dabe. Ne se sent plus, Achille. Passe des babines subtropicales de la personne à son petit borgne méfiant. La gentille déflaque bientôt en hurlant un prénom masculin, celui d’un certain Hervé qui n’est pas là, mais ça tombe bien car on n’a pas besoin de lui.

Aussitôt, je m’éloigne tandis que la menteuse de Chilou court sur son erre. Lorsqu’il sort sa tronche du sac à passion, je suis assis devant un dossier qui paraît mobiliser toute mon attention.

— Ah ! vous étiez là, Antoine ! remarque-t-il sans se formaliser.

— C’était trop beau pour que je me retirasse, réponds-je. Fichtre, on peut dire que vous n’avez rien perdu de vos qualités casanovesques !

Il sort sa pochette pour s’en tamponner les lèvres.

— Je dois admettre…

Il biche tu sais comme quoi ? Un pou ! Rien n’est plus fabuleux pour un vieux kroum que d’entendre ce genre de flatterie.

— Ma chère petite, fait-il à la fille, permettez-moi de vous présenter mon adjoint direct, M. San-Antonio.

La fille descend du bureau et me tend la main :

— Je m’appelle Madonna, dit-elle.

— Prénom célèbre ! renchéris-je.

— Ma mère adorait cette vedette à ses débuts et a tenu à me donner son nom, explique la rousse.

Là-dessus, la Madone remet sa jolie culotte transparente qui ne protège que de la poussière.

* * *

Jadis, Achille n’assistait jamais aux interrogatoires. C’était, à ses yeux, le boulot « grossier » de ses services. Il attendait les résultats en téléphonant à ses relations du Jockey-Club. Maintenant, sa cure de rajeunissement l’y poussant, il veut participer. De ce fait, nous sommes donc quatre, dans le bureau de l’officier de police Bérurier, pour « entendre » l’assassin de M. Marmelard Roger. Sommes réunis (si je puis dire) : Achille, Béru, M. Blanc et moi.

Pépère, bien sûr, s’est installé derrière le bureau du Gros, jonché de peaux de saucissons, de croûtons de pain, de coquilles d’œufs, de papiers gras, d’arêtes de harengs saurs (le poisson préféré du Gros, car il donne soif), de giclées de sperme (Sa Majesté baise beaucoup d’indicatrices), de photographies pornos (ça aide à décider les récalcitrantes), de tubes de vaseline épuisés (l’ampleur de son membre les rend indispensables) et de préservatifs qui éclatèrent avant que d’être utilisés (pour la raison précédente, mais les bénéficiaires de ses ardeurs ne s’en aperçoivent que le mois d’après, tellement qu’il feint bien d’être capoté, le bougre !).

— Si qu’ tout l’ monde y s’rait prêt, j’fais z’entrer le toro dans la reine ! annonce ce cher garçon.

Un assentiment du Vieux confirme l’intention.

Alors Bérurier décroche son téléphone.

— Branquille ? demande-t-il.

Ce doit être affirmatif car il balance un formidable rot dans le tympan de son correspondant. Cette exhalaison répand aussitôt une odeur de gueuze Lambic dégueulée au petit jour dans le bureau.

— Je vois que vous n’avez pas changé, Bérurier, soupire le Raclé de la touffe : toujours vos manières exquises d’homme du monde !

— Amène le clille, Branquille ! ordonne le Mammouth, sèchement et en vers, avant de tordre la fourche du combiné en raccrochant.

— Vous non plus, v’ n’avez pas changé, m’sieur l’codirecteur, grommelle-t-il, av’c vous, y a toujours des r’montracions à la clé !

My opinion est qu’il va devoir ramer, le Dabe, pour récupérer son autorité impériale. Un pote à moi disait toujours qu’il vaut mieux un mauvais commandant sur un navire que deux bons ; je sens qu’on va vérifier avant peu la justesse de cet adage.

L’inspecteur Branquille pousse devant lui le meurtrier de Roger Marmelard. Débarrassé de son casque de cycliste et de ses lunettes noires, il n’a rien d’un tueur à gages, le mec.

Il est grand, légèrement voûté, a un nez busqué, des cheveux qui clairsèment sur le dessus, une profonde cicatrice ancienne, de la bouche à l’oreille gauche. Son regard exprime l’anéantissement le plus complet.

— Veuillez prendre la déposition de cet individu, San-Antonio, m’enjoint Chilou.

Dis, où ça va, ce ton péremptoire ? Il n’a rien pigé à la distribution des rôles, le Fané !

— Nous allons appeler une secrétaire, mon cher Achille, lui décoché-je, calmos.

Il cabre sous le double coup d’éperons, mais ravale sa déconvenue comme tu ravales un glave dans le salon d’apparat de l’Elysée.

Je tube à Francine, ma gente secrétaire, de se pointer avec sa portable à traitement de texte, la machine à écrire qui rouille dans le burlingue du Gros étant inapte à tous travaux. Il s’agit d’une Remington dont se servait déjà l’aide de camp de Napoléon Pommier à Marignan.

Pendant ces échanges, le coupable reste debout et menotté au centre de la pièce. Il garde la tête baissée et ses lèvres remuent faiblement comme pour une prière d’agonique.

Francine est une ravissante nière qui a dépassé la trentaine. Style « brune piquante », aux formes comestibles. Bien sûr que je l’ai tirée d’entrée de jeu, mais son manque d’enthousiasme pour la chose m’a vite fait comprendre qu’elle choppait son feu d’artifesses ailleurs et que la veuve Clito l’intéressait davantage que le gourdin en chêne massif.