San-Antonio
J'ai essayé : on peut !

A Patrick Siry,

qui assure une partie

de mes rameaux,

Tendrement, S.-A.

AVERTISSEMENT

En ces temps de chiasserie où les teigneux recrudescentent, me faut reprendre la classique précaution d’usage, qu’autrement ils sont tous à l’affût du raffut avec leur gourdin de justice sous le bras.

Alors voilà :

Les personnages de ce récit, pape y compris, sont tous aussi imaginaires que fictifs, et que tout ce que tu voudras.

Maintenant ne venez pas me les briser.

San-Antonio

La vérité.

La vérité ?

Tu la veux, la vérité, dis, pauvre chose ?

La vérité à poil. La vérité totale, complète, entière, lumineuse. La vérité sans seulement une feuille de vigne pour se placarder le frifri. La vérité intrésèche. La vérité qu’offense. La vérité dodue, grasse comme cochon empuriné. La vérité hénorme. La vérité qu’on n’ose pas dire, pas croire. La vérité universelle. La vérité de chacun. Celle de mes fesses. Celle qu’est pas bonne à dire. La vérité travestie. La vérité trahie. Les quatre vérités ! La vérité qui dépasse l’affliction. La vérité même. Et puis aussi la vérité qu’est en dessous de la vérité. La vérité du Bon Dieu. La mienne : la réelle ! Franchement, tu la veux, la vérité, hé, peau de saucisse ? Rien que la vérité, toute la vérité ? Bien vrai, t’es sûr ? T’es prêt ? Tu peux ? T’auras pas de regrets ?

La vérité en marche ?

Bon. Alors en avant… arche !

Seulement je te préviens : tu me croiras pas. J’ t’ai imposé ce que, truffes, ils déclarent une image de marque. San-Antonio il est campé au tout jamais dans ta mansarde si basse de plafond. A présent, je t’affirmerais que je suis le roi des cons, tu me croirais plus.

C’est trop tard.

Et pourtant je vais pas m’éterniser, m’immortaliser dans les malentendus, non ?

Faut que je me rectifie avant déchets.

Ils me talonnent.

Que je me mette à table. T’informe du textuel de mon cas.

Bon.

Dans trois secondes ça va être lâché. Révélé. Irrattrapable. La vérité c’est que je ne suis pas un homme, mais un Martien.

Un Martien venu survoler votre bande d’oc.

Je m’ai déguisé, camouflé serré. J’ai joué au Terrien tant que j’ai pu à force de bassesses et de conneries, de faiblesses et de turpitudes. J’ai tellement bien manigancé qu’on m’a cru et que par moments, même, je me suis pris pour un homme ! Faut dire que je n’avais rien laissé au hasard, à l’instar (au super-instar) de Jésus qu’a laissé traîner Dieu tout le long de son passage. Miracles et cortèges, c’est pas le genre San-Antonio. Chez nous, à Mars, on nous élève pas en grande pompe dans le culte. Un jour je t’en dirai plus. L’heure n’est point venue.

Ce que je voulais te révéler aujourd’hui, c’était ça, simplement : je suis un Martien !

Donc, dis-toi que ce polar innocent représente en fait un événement plutôt inouï sur les bords. La première fois, sur ton globe à la mords-moi le pôle, qu’un individu t’annonce qu’il est martien.

Surtout crois pas que je sois seul.

Y en a autres ! Beaucoup d’autres que tu peux te l’arrondir pour en avoir la liste.

Entre Martiens on ne se fait pas d’arnaque.

Chez nous y a qu’une devise : célébrité-digression.

Si je prends la décision de glavioter le morcif, c’est parce que mon temps est venu. Le temps de quoi ? Tu verras. Tu vas voir. Bouscule rien. Un arbre, on pige vraiment comment il est foutu que lorsque ses feuilles sont tombées, alors laisse pleurer les miennes, savate !

Et aborde l’époque martienne de San-A. sans frémir. Tu te doutais bien que ça n’allait pas durer toujours sur les mêmes bases, nous deux, dis, banane ? On n’allait pas forniquer de conserve à la petite semaine comme des macaques dans une cage ! Tu t’en serais contenté, ma parole ! Ah, sinistre ! Tu la gaffais donc pas cette minute radieuse où je t’étale la terrifiante vérité ?

Belle comme l’incendie de Publicis sur les Champs-Elysées, ma lope d’amour ! Car faut bien reconnaître que l’empire au papa Bleustein, c’est quand il a cramé qu’il a été le plus majestueux. Triste à dire, hein ? Y a rien d’aussi textuellement sublime qu’une catastrophe. Bien intense, bien irrémédiable. Féerique.

Regarde flamber ma vérité. Réchauffe ton incrédulité à ses hautes flammes. San-Antonio est martien.

Je le jure !

T’entends, morpion ? Je lève la main droite, la jambe droite, la burne droite et je te le jure !

Si tu ne me crois pas, doute, au moins.

Et puis pourquoi tu me croirais pas ?

Tu crois bien à la fidélité de ta femme et à l’intelligence de tes chiares !

Mieux : tu crois à ton éternité, lavement !

Enfin te revoilà prévenu et dorénavant plus rien ne sera pareil.

Car je suis martien !

Franchement, on ne dirait pas à me voir…

Hein ?

CHAPITRE « A »

Que je te plante le décor…

Facile : un troquet de Paname, au soir à la chandelle.

La banlieue triste sous la pluie, comme dans une chanson de la mère Piaf. Le taulier, beurré comme toute la Normandie, est allé se zoner. Berthier, sur le coup de huit plombes, il flanche. C’est l’heure que sa tronche a triplé de volume. Sa cervelle ressemble à un édredon crevé dont les plumes sèment à tout va dans des courants d’air laroussiens. Il déclare forfait, le vioque, car il a atteint ses limites. Ça lui prend d’un seul coup, derrière le vieux rade en vrai zinc. Son teint se couvre. Il se met à crépusculer de la trogne.

Pousse deux ou trois hoquets.

Y a du brouillard dans son regard de bourrin fatigué. Il le promène vaille que vaille sur la salle mélancolique, aux tables cirées par les coudes de plusieurs générations d’ivrognes. Puis, d’un geste automatique, il rafle la comptée du jour dans le tiroir-caisse, n’abandonnant que la morniflette. D’un pas funambulesque il gagne l’escadrin menant à sa chambre après avoir clamé d’une voix pyrénéenne : « Je mets en touche » !

C’est le signal.

Au cri, un long lézard verdâtre radine d’on ne sait où, un magazine pour enfant à la main.

C’est Roro, le fils du précédent : un grand con maigre qui serait probablement en sanatorium si Alexander Fleming avait découvert « Canigou et Ronron » au lieu de ce que tu sais.

Il prend la relève, Roro. La nuit est son royaume. Tandis que le père fait geindre les marches, le fils s’installe au comptoir avec Pilote ou Mickey. La limonade, il n’est pas tellement doué pour. Mais comme il est doué pour rien, il sert des godets aux attardés en attendant que ça se passe.

Juste comme on se pointe, Béru et moi, ces messieurs Berthier interprètent la Relève de la Garde.

Le dabe exit.

Le fils s’arrime au bar avec, variante, un album de Babar.

Sa Majesté Béru Ier s’accoude face à l’intellectuel de comptoir et, après l’avoir admiré un instant, demande :

— Dis voir, gamin, tu vas sur tes quel âge ?

Roro lève son nez piqueté de taches rousses et sourit bienheureusement.

— Vingt et un ans, m’sieur Bérurier. Je vote la semaine prochaine pour la première fois.

La face avenante du Gros le mettant en confiance, il ajoute :

— Faut voter quoi, vous qu’êtes intelligent ?

Cet appel direct à sa conscience civique flatte et trouble le Mastar.

Il réfléchit (car, tu le connais : il a besoin de beaucoup réfléchir pour avoir des idées) et déclare doctement :

— Vote donc rouge, pour commencer, gamin. T’auras toujours le temps de blanchir par la suite.

« Et, à propos de rouge, aboule-nous un coup de beaujolpif en catastrophe : j’ai les bielles qui chauffent.

Car le beaujolais, c’est la mission du vieux Berthier dans ton monde borné. Sa raison d’être et sociale. On vient chez lui uniquement pour son Juliénas.

Nous gagnons la table la plus proche et on s’affale sur une banquette de moleskine dont le crin tanné par trois millions cinq cent mille culs est devenu plus dur que le béton.

Roro apporte la boutanche réclamée.

Tu devrais voir officier Pépère ! Chez nous, à Mars, qu’on s’hydrate par capillarité, personne pourrait comprendre le cérémonial. On penserait à une forme de coït. La manière que Béru renifle le goulot comme s’il serait taste-parfum chez Guerlain ! L’onction du versage. La nouvelle reniflante avant de porter le verre à sa bouche. Et puis alors, le fin des fins, le panard tout suprême… The drink ! Il boit, le regard fermé, la bouche en anus de jument. Il boit avec la langue, avec le gosier, le nez, le palais, le panais. Il boit en faisant un bruit de siphonnage. C’est la grande extase éclairée au néon. Clappement de langue. La respiration qui témoigne. Un velours ! Ses papilles gustatives viennent de lâcher la puberté. Il mouille de la menteuse. C’est la botte. La botte secrète ! Il vagine. Gémit longuement, pire que fille comblée.

T’as déjà rencontré de pareilles z’extases, toi, Dunœud ? Moi non plus, jamais ! Même à Mars où le fade se prend par bain de siège.

— C’est meilleur que l’élesdé, hein ? soupire-t-il. D’ailleurs l’élesdé[1] c’est le beaujolais du sobre, comme qui dirait. Vrai ou pas ? J’ sus dans les normes ?

— Tu es toujours dans l’énorme, Gros, apaisé-je sournoisement, et avec cette louche jubilation de l’homme cultivé[2] plantant le dard acéré d’une astuce grammaticale dans le dargif d’un analphabète professionnel.

L’horloge du bar, offerte par une grande marque d’apéritif dont je tairai le nom pour ne pas brouiller mon éditeur avec Martini (son préféré) indique approximativement vers 8 h 30. Mais alors tout à fait grosso modo. Tu ne pourrais pas homologuer un record mondial avec c’te pendule-là.

— Ton pote est à la bourre, me semble-t-il ? fais-je observer.

— Il te me semble mes choses, rétorque Béru, vu que le voici. Je compte bien entendu sur tes qualités cérémoniques pour le traiter selon les égards qui lui sont dus au rang. J’ sus été en classe avec lui, c’t’ un fait, n’empêche qu’il est cardinal.

Un monsieur grand et massif, portant un costard gris-curé-en-civil pousse la porte du bistrot. Il a le cheveu taillé court, l’œil minuscule, rond, incisif, fiché très haut dans le visage, ce qui déséquilibre celui-ci. La partie inférieure de sa figure ressemble à la coque d’un bateau vue de face.

Bérurier se dresse, rouge d’émotion.

D’une voix qui tremble, il déclare :

— C’t’ un grand jour pour moi, cardinal. La présence que vous faites en venant ici dans ce modeste troquet dont heureusement le beaujolais est avec çui de « Ma Bourgogne » le meilleur de Paris me touche profondément en m’allant droit au cœur.

L’arrivant a un sourire empreint de la plus grande simplicité.

— Voyons, Bérurier, dit-il, tu ne vas pas me vouvoyer !

Ces belles paroles mettent des larmes aux cils du Gros.

— Quelle simplicité, balbutie mon ami. Pour clore ce chapitre des convenances, est-ce que je dois t’appeler « Proéminence » et te baiser l’anus-déi, ou bien je peux me permettre de te dire « Tonin », comme au temps qu’on calçait la fille Marchandise, derrière les buissons, en rentrant de l’école ?

Le cardinal a un sourire stéréotypé, cueilli sur le rayon du haut de la cordialité indulgente.

— Je te répète que rien n’est changé, cher Alexandre-Benoît, assure-t-il avec une onction extrême (car, vu son métier, il serait malencontreux de parler d’extrême-onction).

Là-dessus, il attend qu’on nous présente.

Le Dodu s’empresse :

— Si tu permets, Tonin, voici mon supérieur hiéraltique, le commissaire San-Antonio.

Je m’incline.

Le cardinal me présente sa main, à laquelle brille une améthyste grosse comme ton orchite de l’année dernière.

Je baise. Car nous autres, Martiens, on est des baiseurs-nés. Plus on baise, plus on est content.

Satisfait, Béru ferme sa parenthèse.

— Quant en ce qui te concerne, Sana, voici le cardinal Duplessis, avec en compagnie duquel, jadis, j’ai fréquenté tant de riches lieux.

Il pouffe, ayant préparé soigneusement sa boutade et s’en amusant follement, sans parvenir à en épuiser les indiscutables vertus comiques.

— Amène un verre à Monseigneur, gamin, ordonne-t-il à Roro, le gros rouge, ça le connaît. Dedieu — oh, j’ te demande pardon, Tonin — mais ce qu’on a pu en écluser des litrons à Saint-Locdu, tu te rappelles ? Alors te v’là cardinal, à présent ! Dedieu — j’ te demande pardon — qui m’aurait dit ça. T’avais pas la convocation sacerdotale, de mon temps, que je susse ? T’étais toujours le premier à venir au chef-lieu, dans le boxif de la mère Sauveur. Tu grimpais Mado l’Alsacienne, souviens-en-toi : une grande blonde anémique qu’avait du romantisme jusque dans la culotte !

« Tu le sais p’t’être pas, mais elle a suivi tes traces, la mère Sauveur. Elle a moulé le pain de fesses pour se retirer dans un couvent de religieuses où qu’elle s’astique le salut éternel. Elle n’en sort que le samedi après-midi histoire de foncer dans un cinoche à crouilles de la Goutte-d’Or pour tailler deux ou trois petits calumets à ces messieurs du Maghreb, manière de travailler son jeu de lèvres ; de se garder un palais, quoi, brèfle ! Mais t’as pas répondu à ma question, ça t’a pris comme une envie de lancebroquer, la religion ? La foi t’a bondi sur le poil comme la vérole sur le bas clergé ?

Le prélat laisse passer le déferlement béruréen avec beaucoup de résignation.

— Les desseins de la Providence sont imprévisibles, Alexandre-Benoît. Disons que j’ai été touché par la grâce…

— Tandis que moi, c’est la grasse qui m’a touché, rigole l’Enflure. Elle s’appelle Berthe, faudra que je te la présente, un de ces jours. Mais cessons de débloquer, tu m’as dit au téléphone que t’avais des choses graves à me révéler ?

Le sourire avenant du cardinal Duplessis lui tombe du visage comme la bouse tombe de la vache qui chemine.

— Des choses très graves, très préoccupantes, assure Son Eminence.

C’est à moi qu’il s’adresse. Son regard haut perché brille d’un éclat métallique.

— Que pouvons-nous pour vous, mon père ? interrogé-je, afin de l’encourager aux confidences.

L’ennui avec les ecclésiastiques, c’est qu’ils confessent les autres, mais ne sont pas bonnards pour se déboutonner eux-mêmes.

— Je ne suis pas en cause personnellement, monsieur le commissaire. Par contre, j’ai de grosses craintes pour un personnage plus important que moi.

— Plus important que vous !

— Beaucoup plus !

— Feriez-vous allusion au pape, Eminence ?

— Très exactement.

Bérurier fronce ses beaux sourcils en poils de porc pur fruit.

— Qu’est-ce y arrive à ta Sainte-Paire, Tonin ? Elle s’est coincé la bulle ?

Le cardinal Duplessis s’assombrit tellement qu’il se met à ressembler à une photographie de lui sous-exposée.

— Vous n’ignorez pas, je pense, que Sa Sainteté doit venir à Paris la semaine prochaine ? nous demande-t-il d’un ton de prêche (Melba).